Volte-face d’une ministre américaine

Publié le par Sauvons l'Ecole Pour Tous Bruche

 

Why I changed my mind " est le titre d'un article publié en juin 2010 dans le journal new-yorkais The Nation et repris en octobre dans Le Monde Diplomatique. Diane Ravitch, ex-ministre de l'éducation dans l'administration Bush en 1991, y explique les raisons évidentes de sa volte-face quant aux politiques mises en œuvre ces dix dernières années aux Etats-Unis. Elle soutenait alors la loi NCLB (" No Child Left Behind " pas d'enfant laissé sur le bord du chemin) mise en place en 2002, convaincue du bienfait des mesures incluses dans cette loi : généralisation des tests d'évaluation, enseignants payés suivant les résultats des élèves, etc...

 

Depuis l'entrée en vigueur de cette loi, les capacités de lecture et de calcul de tous les élèves de 8 à 13 ans sont évaluées tous les ans dans tous les Etats. Mais chacun définissant ses propres modes d'évaluation, certains ont simplement abaissé le niveau d'exigence, afin d'afficher des résultats en progrès et d'échapper aux sanctions à sévérité croissante menaçant leurs écoles publiques : avertissement, fuite autorisée des élèves, conversion en charter school (voir plus loin), et même fermeture... Le test national effectué de manière partielle et aléatoire afin de comparer les résultats affichés à ceux obtenus nationalement est très éclairant : si 90 % des élèves avaient atteint les objectifs en 2007 dans le Tennessee, ils n'étaient en fait que 26 % au test national !

Outre le coût faramineux de la mise en place de ces tests d'évaluation, la préparation intensive en classe nuit aux apprentissages. Ainsi, " de nombreux spécialistes ont établi que tout ce travail ne bénéficie pas aux enfants, qui apprennent davantage à maîtriser les tests que les matières concernées ".

De plus, les résultats n'ont guère augmenté, voire ont même stagné, malgré l'énorme investissement en temps et en argent !

" La véritable victime de cet acharnement, c'est la qualité de l'enseignement. La lecture et le calcul étant devenus prioritaires, les enseignants, conscients que ces deux matières décideront de l'avenir de leur école et... de leur emploi, négligent les autres. "

 

Les charter schools, apparues depuis 1995 et faisant alors " figure de remède miracle à tous les problèmes du système éducatif américain ", sont " financées par l'argent public mais gérées comme des institutions privées, pouvant se soustraire aux réglementations en vigueur dans le système public "; par exemple, les enseignants ne doivent pas être syndiqués, mais travailler jusqu'à soixante-dix heures par semaine et être joignables à tout moment sur leur téléphone portable... Mais à ce régime là, le " turn over " est très important, ils n'y restent pas longtemps, évidemment.

Quant aux résultats escomptés, ils ne sont pas probants : 83 % des charter schools n'obtiennent que des scores similaires ou inférieurs à ceux de l'école publique !

Au départ, ces charter schools devaient être un moyen ponctuel pour les élèves les plus en difficultés avec des enseignants motivés, désintéressés, et appliquant des pédagogies innovantes qu'ils réinvestiraient lors de leur réintégration dans le système public. Mais en fait, " ces établissements rivalisent ouvertement avec les écoles publiques " avec un budget communication disproportionné. " Leur expansion vient réaliser le vieux rêve des businessmen de l'éducation et des partisans du tout-marché, qui aspirent à démanteler le système public ".

 

Barack Obama malheureusement a poussé ces idées encore plus loin en faisant miroiter d'importantes subventions aux Etats qui supprimeraient toute limite légale à l'implantation des Charter schools...

 

Diane Ravitch déclare sans ambiguïté : "En observant les effets concrets de ces politiques, j’ai changé d’avis : je considère désormais que la qualité de l'enseignement que reçoivent les enfants prime sur les problèmes de gestion, d'organisation ou d'évaluation des établissements. "

 

Et en France, on réduit les aides spécialisées des Rased, la scolarisation des tout-petits, voire des petits ; on doit faire plus difficile en moins de temps (réforme des programmes et suppression du samedi matin) ; on stresse élèves, parents et enseignants, et on teste à tout va... Pourquoi ?

Si on tirait profit des résultats concrets de la politique de gestion, d'organisation et d'évaluation appliquée depuis dix ans aux Etats-Unis, on " shunterait " intelligemment cette expérience négative de mise en concurrence des écoles : on économiserait les frais énormes générés par ces batteries de tests et on éviterait ainsi les manipulations à tous les niveaux, engendrées par les enjeux, notamment économiques, de ces évaluations. On s’attacherait à consolider une école où on apprend à lire et à compter, mais aussi à réfléchir, à expérimenter, à s'ouvrir au monde, à coopérer, à s'enrichir d'indispensables superflus…, pour développer une école vivante, ouverte, dynamique, stimulante, forte de ses valeurs, de la qualité de son personnel enseignant et de ses résultats !

 

Edith Bilger

Commenter cet article